C’est un beau livre sur une âme laide, c’est l’histoire tortueuse d’une franche canaille, Joseph Fouché, terroriste, ministre, policier sinistre, opportuniste sans foi ni loi et pourtant fidèle à une idée. Il y a quelques années, Emmanuel de Waresquiel avait donné la biographie foisonnante d’un autre gredin de haut vol, Talleyrand, prince des diplomates, duc de la trahison, comte de la corruption. Il s’intéresse cette fois-ci à son alter ego dans le cynisme, Fouché, duc d’Otrante et roi de l’intrigue, aussi sombre que l’autre était brillant, même si cette ombre et cette lumière cachaient, au fond, la même immoralité.


Ces deux-là vont bien ensemble. Personnages décisifs de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration, ils ont survécu à tout en trahissant tout. On se souvient que Chateaubriand les a croisés à Gand, venus bras dessus, bras dessous, négocier avec Louis XVIII après Waterloo. La formule a fusé, assassine et célèbre : «Une porte s’ouvre, entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, Monsieur de Talleyrand soutenu par Monsieur Fouché.»


Cimetière. Pourtant, cette biographie nouvelle, après celles de Madelin, de Zweig ou de Tulard, est aussi un hommage. Sans rien cacher des forfaits de son héros, Waresquiel confesse son admiration pour le ministre de la Police de Napoléon. Il lui trouve même une sorte de droiture dans le reniement. Le crime, Fouché l’a fréquenté tôt. Professeur de mathématiques chez les Oratoriens, saisi par l’ambition à Nantes, aux débuts de la Révolution, il se fait élire député, parmi les plus radicaux. Très vite, par son intelligence, son sens du calcul, son talent pour la manœuvre, il devient un acteur important quoique discret du processus révolutionnaire.

Acquis aux idées nouvelles, tout de raison et de froide stratégie, il participe aux comités, rejoint les jacobins, vote la mort du roi pour ne pas se distinguer de la majorité. Il apparaît à la lumière quand la Convention l’envoie en mission dans les départements pour appliquer les décrets terribles votés par une Assemblée qui lutte à mort contre l’ancien monde.


A Nantes, il part occire maints Vendéens avant de laisser la place à Carrier, qui les noie en masse dans la Loire. A Nevers, il réprime encore et fait défiler des ânes portant des reliques et des mitres d’évêques. A l’entrée du cimetière, il fait inscrire :«La mort est un sommeil éternel.» A Lyon, il se surpasse en faisant exécuter par grappes, à coups de canon, les fédéralistes prisonniers. Robespierriste, il trahit Robespierre et organise contre lui le complot de Thermidor. Accusé pour ses forfaits innombrables, il échappe à la guillotine et se fait discret, tout en se lançant dans les affaires. Enrichi et toujours intrigant, il devient ministre de la Police du Directoire, qu’il trahit encore au profit de Bonaparte. Celui-ci le tient en méfiance mais l’utilise pour ses talents de grand maître de la surveillance et de la répression.


Disgrâces. Fouché devient un pilier du nouveau régime. Il bâtit une police moderne, c’est-à-dire toute-puissante et habile, il détourne l’argent des jeux et place des indicateurs partout, en France, en Europe, où il rivalise avec Talleyrand grâce à ses espions, et jusque dans l’entourage de l’empereur, où il stipendie Joséphine. Il subit deux disgrâces qui le laissent sans emploi, mais à la tête d’une immense fortune. A la chute de l’empire, il intrigue encore pour placer sur le trône Louis XVIII, en échange de garanties pour lui et ses amis. Les monarchistes finissent par le faire chasser et il doit s’exiler, riche mais oublié.

D’une plume élégante, Waresquiel retrace minutieusement cet itinéraire en ombre et pénombre, où le héros traverse les dangers les plus grands avec une impavidité surhumaine, où il retourne à force d’activité et de sang-froid les situations les plus compromises, où il peut changer d’idée et d’allié en une heure, sans jamais se laisser démonter.


Fouché est un élève surdoué de Machiavel, achetant ses amis, lâchant ses partenaires, touchant des deux mains, faisant assassiner à distance ceux qui le menacent ou menacent l’Etat, sans jamais exprimer l’ombre d’un remords ou d’une compassion. Mais comme Machiavel, il poursuit un but de haute politique, qui finit par transcender la canaillerie du personnage. Homme de la Révolution, Fouché le reste sous tous les régimes. Personnage moderne, adepte des Lumières dans les plus sombres circonstances, il croit à une société laïque, à l’égalité des conditions, à l’Etat rationnel et à l’avenir de la bourgeoisie. Il aide à l’ascension de ses maîtres quand ils promeuvent ses idées, à leur maintien quand ils les préservent, à leur chute quand ils les trahissent.


Fidèle. Ce policier de basse intrigue est aussi un politique de haut vol. Il met son immoralité au service de l’Histoire. Il se sert sans vergogne, mais sert aussi une certaine idée du pays. Il trahit pour être fidèle. A ceux qui confondent morale et politique, il administre une leçon troublante, celle d’un cynique voué à un idéal, dont Waresquiel a fait un motif historique et littéraire magistral.

Laurent JOFFRIN